Le peintre a une manière un peu analogue de s'exprimer, puisqu'il s'adresse aux autres par l'intermédiaire de ses tableaux chargés de couleur.
En effet, en utilisant une teinte de préférence à une autre, en l'accordant à l'ensemble, suivant l'inspiration de son imagination et de son goût, il exprime sa manière personnelle de voir le monde et manifeste dans ses uvres ses sentiments les plus intimes.
Voici trois beaux portraits ; chacun à sa manière est imposant. Un proverbe populaire affirme que l'habit ne fait pas le moine, mais dans le cas présent l'habillement, ou mieux sa couleur, est très significative de la personnalité de chacun des trois personnages.
Le portrait de Balthazar Castiglione peint par Raphaël confirme la règle selon laquelle une personne raffinée ne doit rien porter de trop voyant, qui attire l'attention. Tout est discret dans ce portrait de parfait gentilhomme, et il existe un merveilleux accord de teintes sobres, qui ne tranchent pas sur le fond gris rosé. C'est une harmonie de tons neutres, du gris velouté des manches au blanc rosé du rabat, en passant par le brun foncé du manteau et de la coiffure. D'autre part, ces couleurs s'accordent parfaitement avec l'expression paisible du visage. Ce personnage est un modèle de distinction et de sérénité, en un mot, un être de "classe".
Au contraire, le Joyeux Buveur de Frans Hals se fait remarquer par sa vitalité. Le jaune de son habit, ses joues rubicondes, l'or du vin qui transparaît dans son verre de fin cristal expriment aussitôt l'allégresse. Là encore, la couleur du vêtement s'accorde avec l'expression du visage et en souligne toute la bonne humeur. La teinte sombre du chapeau n'a rien d'austère; mieux même, elle met en relief les tons brillants et lumineux des autres couleurs.
A la différence des deux tableaux précédents, le portrait de Martin Luther de Lucas Cranach est plus froid. Cette impression est due au fait que le noir domine, un noir foncé, sans nuances. Noir de l'habit qui monte jusque sous le menton ; noir du bonnet d'où s'échappent à peine quelques mèches de cheveux. Par contraste, le visage paraît d'autant plus pâle. Jouant en maître avec ces couleurs très austères, qui se détachent nettement sur le fond bleu, le peintre a créé l'image d'un homme sévère, inflexible dans sa manière de juger les autres... .
Fra Angelico a mérité le surnom de "Bienheureux Angelico", à cause de la candeur et de la délicatesse avec laquelle il a peint des scènes sacrées dans les cellules du couvent San Marco à Florence. Les couleurs fines de l'Annonciation, toute baignée de rose, disent assez en quel esprit ce moine dominicain qui est aussi l'un des plus grands artistes du XVème siècle considérait cet événement extraordinaire ; les sentiments de joie et de tendresse sont exprimés par des tons chauds et extrêmement délicats.
S'il était possible de comparer les sons et les couleurs, le "cri" se traduirait sans doute par le rouge. Il semble que Masaccio, l'auteur de la Crucifixion, ait senti cette correspondance lorsqu'il choisit de peindre d'un rouge aussi violent la silhouette de sainte Madeleine. Nous n'en voyons pas le visage, mais seulement le geste ses bras levés vers la Croix et ses cheveux blonds qui contrastent avec la couleur feu du manteau. Mais ce geste et cette couleur "jettent" un cri d'angoisse, que nous entendons. Si Masaccio avait peint le manteau en bleu ou en vert, le tableau n'aurait sans doute pas une valeur dramatique aussi intense.
Van Gogh fut l'un des plus grands maîtres qui choisirent la couleur comme moyen d'expression. Afin de nous en convaincre, regardons attentivement les deux reproductions ci-dessous.
Sur la première, en noir et blanc, nous voyons une petite chambre meublée très simplement ; le dessin paraît naïf, presque enfantin. Sur la seconde, au contraire, qui est le tableau proprement dit, l'importance de la couleur ressort nettement.
Van Gogh a voulu rendre l'atmosphère particulière d'une pièce où filtre à peine la lumière de l'été. Il le révèle d'ailleurs dans une lettre qu'il a adressée à son frère :
"Il s'agit, dit-il, de ma chambre à coucher, avec ce détail que les couleurs doivent suggérer le repos et le sommeil."
Les tons violents créent la lumière, alors que les teintes douces inspirent, au contraire, la quiétude et le silence. Par les couleurs de cette toile, le peintre hollandais exprime la torpeur d'un lumineux après-midi dans la campagne provençale.