Mouvement des droits civiques aux États-Unis

(Redirigé depuis La révolte des Noirs américains (1955))

Martin Luther King Jr

Martin Luther King Jr., homme de couleur, pasteur, meneur inspiré, lance des mots d'ordre de boycott, d'occupation et de manifestation, qui contribueront à mettre un terme à la ségrégation raciale officielle aux Etats-Unis. Il sera le champion des droits civiques.

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Sommaire
  1. L'« arme d'amour »
  2. L'ère do la ségrégation
    1. Déclin de la discrimination
  3. La ruée vers la liberté
    1. Paroxysme de la violence
    2. L'égalité en marche
  4. La lutte s'intensifie
    1. Le droit à l'élection
    2. L'assassinat de King

Rosa Parks

Le Soir du jeudi1er décembre 1955, une petite couturière monte dans un autobus pratiquement vide, dans le centre de la ville de Montgomery, en Alabama. Elle a une trentaine d'années, elle s'appelle Rosa Parks, et elle est noire. «J'étais très chargée et brisée de fatigue», dira-t-elle plus tard. Elle prend son ticket et se laisse tomber sur le premier siège qui s'offre à elle. Ce siège se trouve dans la partie qui, selon la loi et la coutume locales, est réservée aux Blancs. Petit à petit, le bus se remplit, d'autres passagers noirs se tiennent debout à l'arrière. Puis, à l'arrêt suivant, six passagers blancs montent. Le chauffeur crie comme d'habitude : « Les nègres à l'arrière ! » Soumis, trois Noirs se lèvent pour céder leur place.

Mais Mrs. Parks refuse de bouger. «Je ne sais pas pourquoi, devait-elle déclarer par la suite. Je n'avais rien prémédité, rien prévu. J'étais simplement fatiguée d'avoir fait mes courses ; j'avais mal aux pieds. » Étonné et furieux, le conducteur appelle un agent de police. Mrs. Parks est arrêtée et gardée à vue. Elle a violé le règlement de la ville selon lequel c'est le conducteur de l'autobus qui dicte aux passagers où ils doivent se mettre. Une audience sera tenue le lundi suivant.

La rébellion individuelle de Rosa Parks contre la honteuse ségrégation dans les transports urbains avait des précédents. Trois tentatives avaient déjà eu lieu, mais sans grand retentissement. Mrs.Parks, elle, était déjà connue de la communauté noire. Elle avait exercé les fonctions de secrétaire auprès de la section locale de la N.A.A.C.P., National Association for Advancement of Coloured Peoples (Association nationale pour la promotion des gens de couleur), et la nouvelle de son arrestation fit monter la colère des 50 000 Noirs de Montgomery. Un groupe de vingt-cinq prêtres de couleur se réunirent à l'église baptiste afin d'envisager un mode d'action pour soutenir ce geste spontané de défi. Encouragés par le dénouement d'un conflit à l'issue duquel, en 1954, la Cour suprême des États-Unis avait déclaré que la ségrégation raciale dans les écoles était illégale, de nombreux Noirs pensaient que l'heure était venue de s'élever contre la ségrégation dans les lieux publics également. Les ministres du culte se prononcèrent pour un boycott des transports urbains le jour du procès de Mrs.Parks.

Beaucoup étaient assez pessimistes quant à la réussite du boycott. Or, grâce à de fervents appels lancés en chaire le dimanche matin et malgré l'effort que cela demandait à ceux qui faisaient partie des plus défavorisés (certains étaient obligés de faire près de 10 kilomètres à pied pour aller à leur travail et en revenir), le boycott fut suivi à plus de 90 %. Pendant ce temps-là, Mrs.Parks fut déclarée coupable, et ses défenseurs firent appel.

L'« arme d'amour »

Mahatma Gandhi

Les pasteurs appelèrent alors à reconduire le boycott jusqu'à ce qu'ils obtiennent satisfaction sur trois points : que les passagers noirs soient traités poliment; que les conducteurs noirs travaillent sur les lignes desservant surtout les quartiers noirs ; que l'occupation des sièges se fasse dans l'ordre d'arrivée. Les ministres du culte se choisirent un chef en la personne d'un jeune pasteur, le docteur Martin Luther King Jr. âgé de vingt-six ans, fils et petit-fils de pasteurs progressistes, King avait fait de bonnes études au collège puis au séminaire pour terminer à l'université de Boston. Les autres pasteurs espéraient que son érudition et ses dons d'orateur feraient de lui un bon intermédiaire avec la communauté blanche.

King avait déjà découvert l'« esprit de résistance passive» dans l'enseignement du Christ, et il avait appris à l'appliquer aux problèmes sociaux et politiques en étudiant la vie et l'œuvre du Mahatma Gandhi. Le boycott lui donna l'occasion d'utiliser ce qu'il appelait l'« arme d'amour » pour changer les structures ségrégationnistes séculaires.

Sous le commandement de King, le boycott continua et démontra vite le pouvoir pacifique de la communauté noire autrefois impuissante. Les profits des transports urbains étaient tombés de 65 %. Les commerces du centre marchaient moins bien. Dans la ville, les gens se regroupaient pour utiliser une voiture à plusieurs, et les chauffeurs de taxi noirs transportaient leurs frères de race pour quelques centimes. En mars, trois mois après le début du boycott des autobus, King et quatre-vingt-neuf autres dirigeants noirs furent accusés d'avoir violé une obscure loi anti-ouvrière datant de 1921 et interdisant les boycotts. L'audience devait avoir lieu le 13 novembre.

L'ère de la ségrégation

Au début du XXème siècle, il était interdit aux Noirs de fréquenter les écoles, les théâtres, les restaurants, les hôtels, les tramways, les cimetières, les parcs et pratiquement tous les lieux publics réservés aux Blancs. De plus, le droit de vote leur était pour ainsi dire refusé au moyen de taxes électorales, de tests d'instruction et de clauses interdisant l'accès aux urnes à ceux dont le grand-père n'avait pas été électeur, soit à la majorité des Noirs.

En 1954, les avocats de la N.A.A.C.P. obtinrent que soit mis un terme à la ségrégation raciale en milieu scolaire, accélérant ainsi le mouvement en faveur d'un changement social. Lorsque Rosa Parks refusa de céder son siège l'année d'après dans un autobus de Montgomery, elle fit jaillir une étincelle dans l'imagination — et la conscience — de milliers d'Américains.

Mais quand Martin Luther King entra dans la salle d'audience le 13 novembre 1956, il perdit pratiquement tout espoir : le juge qui présidait la séance était le même qui avait déclaré Mrs.Parks coupable près d'un an auparavant. Pourtant, un message lui fut remis en provenance de la Cour suprême des États-Unis, qui confirmait la décision d'un tribunal de district par laquelle la ségrégation dans les transports urbains était illégale.

Déclin de la discrimination

Malcolm X

Pendant douze ans, King fut l'instigateur des luttes pacifiques pour les droits civiques aux États-Unis. Ce ne fut pas toujours avec succès. L'administration de certaines villes se montrait absolument intransigeante, préférant fermer les jardins publics, les piscines et les bibliothèques plutôt que de les partager avec tous les citoyens. De jeunes Noirs étaient agacés par le fait que King répétait inlassablement aux Blancs que, quelle que fût la manière dont lui et ses amis seraient traités, ils ne cesseraient de les «aimer». Les nationalistes extrémistes noirs, comme Malcolm X, par exemple, qui travaillait dans les grands ghettos du Nord, trouvaient qu'un tel discours faisait preuve de faiblesse et même de lâcheté.

En 1957, le gouverneur d'Arkansas donna satisfaction à ses électeurs blancs, mais mit le pays dans l'embarras : il dépêcha des policiers locaux armés pour empêcher les élèves noirs de se rendre à l'école de Little Rock, réservée aux Blancs. Le président Eisenhower envoya des soldats pour faire respecter la loi et préserver le droit des élèves à suivre un enseignement sans discrimination.

La même année, le Congrès entérina une loi sur les droits civiques conférant au gouvernement fédéral le pouvoir de s'élever contre certaines formes discriminatoires d'inscription sur les listes électorales. Ce décret était assez modéré, mais, étant la première loi sur les droits civiques depuis 1875, il avait un caractère symbolique. La lutte victorieuse des Noirs sur le continent africain pour se débarrasser du joug colonial joua aussi un grand rôle.

La ruée vers la liberté

James Meredith

Pratiquement depuis le début, King avait engagé une course avec les plus acharnés de ses partisans. Au mois de février 1960, quatre étudiants noirs de Greensboro, en Caroline du Nord, entrèrent dans un grand magasin et allèrent s'asseoir au self-service. Choquée, la serveuse ne servit pas les jeunes gens et attendit l'heure de fermeture. Le lendemain matin, lorsqu'ils revinrent accompagnés de vingt-cinq camarades, ils se firent tous arrêter. Mais la nouvelle de leur geste de protestation pacifique et courageux se répandit dans les campus du Sud, et des actions semblables furent menées dans toute la région. Les étudiants allaient s'installer calmement dans des restaurants et des self-services, des piscines et des plages, des halls d'hôtel. On les injuriait, on leur crachait à la figure, on les frappait, on les jetait en prison, mais, à la fin de l'année, quatre chaînes de grands magasins avaient décidé, d'un commun accord, d'accepter les Noirs ; les bulletins nocturnes d'informations télévisées avaient alerté l'opinion publique sur la honteuse réalité de la ségrégation raciale et la détermination dont les Noirs faisaient preuve depuis peu dans leur volonté d'en finir avec ce problème.

La précipitation des événements força le gouvernement fédéral à prendre part — au moins de temps en temps — à la lutte des Noirs. En 1962, lorsque le gouverneur du Mississippi, au mépris d'un ordre du tribunal, chercha à empêcher un ancien aviateur, James Meredith, d'entrer à l'université du Mississippi, à Oxford, Kennedy envoya des officiers de la police fédérale et douze mille policiers fédéraux sur le campus. Au cours d'une nuit de bagarres, il y eut deux morts et plusieurs dizaines de blessés, mais Meredith fut inscrit. En 1957, le gouverneur d'Alabama, qui avait pourtant juré de maintenir « la ségrégation aujourd'hui, la ségrégation demain, la ségrégation toujours » donna son accord à l'inscription de deux Noirs à l'université d'Alabama.

Paroxysme de la violence

Pendant ce temps, King et d'autres partisans de la non-violence affrontaient la brutalité et la mort dans les bas quartiers de plusieurs dizaines de grandes villes du Sud. En avril 1963, c'est Birmingham, en Alabama, qui devint la cible privilégiée de King. La ségrégation y était plus forte que partout ailleurs. Plusieurs semaines de marches pacifiques n'avaient été guère fructueuses et avaient donné lieu à un nombre record d'arrestations : le chef de la police, un ségrégationniste acharné, qui portait toujours un gros insigne sur lequel était écrit « Jamais », procéda à 2 500 interpellations. Au début du mois de mai, des photographies et des films montrant des policiers en train de matraquer sauvagement des femmes, des chiens déchiquetant les vêtements d'un Noir sans défense, des enfants projetés à terre par la violence des lances d'arrosage, firent le tour du monde et scandalisèrent l'opinion publique internationale. Kennedy avait déjà déposé un nouveau projet de loi mettant un terme à la discrimination raciale dans les services publics.

Sentant qu'ils étaient en train de perdre la partie, les ségrégationnistes intransigeants eurent recours à des actes d'une violence et d'une cruauté terribles. A Birmingham, une bombe qui avait été déposée dans une église explosa un dimanche, tuant quatre petites filles noires. Les églises qui abritaient des réunions pour les droits civiques étaient saccagées.

L'égalité en marche

Le 28 août 1963, King et ses amis prirent la tête de 250 000 personnes et marchèrent sur Washington pour réclamer des emplois et la liberté. Cette foule composée de Noirs et de Blancs se réunit devant le Mémorial de Lincoln pour écouter le discours de King. Elle applaudit avec enthousiasme lorsque, parlant de « son rêve de voir un jour ce pays se réveiller et vivre le véritable sens de son credo», il déclara : «Voici l'une des vérités que nous trouvons évidentes : tous les hommes ont été créés égaux. » Cette marche pacifique et le discours extraordinaire et plein de verve de King marquèrent le sommet de son influence dans la lutte pour les droits civiques. L'année suivante, il reçut le prix Nobel de la paix.

Grâce en partie à une manœuvre électorale du nouveau président Johnson, la proposition de loi de Kennedy fut adoptée en juin 1964. Tout établissement vendant des produits était tenu de servir tous les clients. Parmi les notables qui assistèrent à la signature historique du président se trouvait Mrs.Rosa Parks, la couturière de Montgomery.

La lutte s'intensifie

Le gouverneur Wallace

Mais les clauses du droit de vote telles qu'elles étaient fixées par la nouvelle législation n'étaient pas suffisantes pour assurer aux Noirs le libre accès des urnes : les responsables locaux instituèrent un système de tests d'inscriptions injustes et illégaux. Pour répondre à cela, durant l'été 1964, une coalition réunissant plusieurs groupes de lutte pour les droits civiques envoya un millier d'étudiants (noirs et blancs) dans les campagnes du Mississippi. Les Blancs responsables locaux se défendirent avec fermeté : 3 morts, 1000 arrestations, 35 églises incendiées.

En février 1965, King prit la tête d'une foule de Noirs désireux de voter et les conduisit à l'hôtel de ville de Selma, en Alabama. Dans cette ville, qui était peuplée d'à peu près autant de Noirs que de Blancs, 99 % des inscrits sur les listes électorales étaient des Blancs. Une fois encore, les manifestants se firent matraquer et mettre en prison. Lorsqu'un bûcheron noir des environs se fit assassiner, King appela à une marche sur le palais de justice de Montgomery. Le gouverneur Wallace fit interdire la marche et envoya la garde à cheval et la police : armées de matraques, les forces de l'ordre chargèrent les manifestants, jetant à terre des hommes et des femmes sans défense.

Le droit à l'élection

Lorsqu'il vit le film de cette scène terrible, le public exigea une réponse de la part du gouvernement fédéral. Johnson proposa un nouveau décret sur le droit de vote et envoya des forces armées pour assurer la sécurité sur le parcours de la manifestation. Quelque 25 000 supporters de King, noirs et blancs, entrèrent avec lui dans Montgomery, théâtre de sa première victoire non violente. La nouvelle loi sur le vote fut adoptée rapidement. Dès la fin de l'année 1965, 250000 nouveaux électeurs noirs s'étaient fait inscrire, et des candidats noirs étaient présentés (et admis) à des postes municipaux ou d'Etat, là où ils n'auraient même pas osé aller voter avant.

Mais le sort des habitants des ghettos du Nord n'avait pas changé. Malgré ses efforts, l'immense fossé économique entre Noirs et Blancs n'avait cessé de se creuser. Les Noirs du Nord commençaient aussi à vouloir sortir de ce cauchemar urbain étouffant et où régnait le crime.

King et ses collaborateurs tentèrent en vain d'adapter aux conditions du Nord la non-violence qu'ils avaient expérimentée dans le Sud. Une campagne se déroula sur deux ans pour obtenir la liberté de résidence et l'augmentation des emplois à Chicago, mais elle ne donna guère de résultats, et King lui-même fut attaqué par une foule de Blancs en colère dans une banlieue d'une ville de l'Illinois. Réclamant un « remaniement des priorités nationales » et un « Plan Marshall » pour mettre fin à la misère et à la discrimination en Amérique, King considéra l'engagement des Etats-Unis dans la guerre du Viêt-nam comme un obstacle majeur au progrès intérieur du pays. Sa prise de position contre la guerre lui attira des ennemis : l'administration Johnson, qui jusque-là lui était favorable, et les modérés au sein même du gouvernement. Dans le même temps, son refus de la violence ou de quelque forme de séparatisme que ce fût lui valait le mépris des jeunes Noirs. Certains souhaitaient contrôler eux-mêmes leurs propres affaires à l'intérieur même du système américain. D'autres préféraient un séparatisme total.

L'assassinat de King

James Earl Ray

Au printemps de 1968, King appela les démunis de toutes races à se rendre dans la capitale l'été suivant pour donner à leurs revendications un aspect spectaculaire. Mais, au début du mois d'avril, il se rendit à Memphis, dans le Tennessee, pour apporter son soutien aux éboueurs noirs en grève. C'est là, le 4 avril 1968, qu'il fut assassiné par James Earl Ray, un ex-détenu blanc. Une des conséquences tragiques de sa mort fut un nouveau déferlement d'émeutes urbaines. En une semaine, la violence avait éclaté dans 125 grandes villes, faisant 46 morts, 3 500 blessés et causant pour 45 millions de dégâts matériels. Pour la première fois on vit circuler dans les rues de la capitale des chars et des voitures blindées pour parer à toute agitation violente.

La brutalité finit par diminuer, mais il était clair que la lutte contre le racisme n'était pas terminée — même si, grâce à King et à des milliers de partisans anonymes, des pratiques ségrégationnistes avaient été presque balayées —, la lutte pour l'égalité de tous les Américains était encore loin d'être achevée.

Voir aussi